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Les 11 commandements

18 juillet 2011 752 vues 10 commentaires
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[C'est le sujet du jour sur twitter. Les "11 recommandations" pondues par Vivendi/Alcatel/DTAG devant la commission européenne pour sauver les réseaux.]


Contrairement à beaucoup de journalistes pas bien réveillés, je vais commencer par vous donner le document source, histoire que chacun puisse se faire son idée.

Premièrement, pas une proposition mais une constatation : il faut des modèles économiques pérennes (on s’en doute, même si c’est pas facile dans un domaine ouù tout change en 6 mois) et une meilleure gestion des ressources rares. Ding ding. C’est quoi une ressource rare ? C’est quelque chose qui n’est pas infini. Par exemple, les mètres carrés chez moi sont une ressource rare. Les adresses IP aussi, même s’il y en a plein. A contrario, les brins d’herbe dans mon jardin n’en sont pas une, alors qu’il y en a probablement moins que d’adresses IP, simplement, je n’ai aucun besoin de les dénombrer ou de les allouer.

Vu la suite du document, on se doute bien que nos 3 camarades classent la bande passante dans le domaine des « ressources rares ». C’est potentiellement vrai pour le mobile sur une seule et même zone, le spectre radio n’étant pas infini, encore qu’il est fort possible que la génération de mobile suivante bénéficie de plus de débit global, et donc repousse la limite de la rareté. C’est par contre totalement faux en matière d’internet fixe, puisqu’il suffit d’ajouter un câble quand le précédent est plein ou de changer la fréquence utilisée pour monter en débit (100Mbps, 1Gbps, 10Gbps, 100Gbps…)

Le second point abordé n’est pas une proposition mais un découpage du marché en 4 mondes : les FAI, les fournisseurs de transit, les hébergeurs et les producteurs de contenu. Rien à redire, ils précisent bien que moults acteurs ont plusieurs de ces métiers et même que certains font tous les métiers.

Le troisième point agite mon bullshitomètre. « Les effets d’échelle et la spécialisation sont des tendances fortes du marché ». Bouse alors ! Les effets d’échelle, c’est le fait de vendre quelque chose avec un tout petit bénéfice mais de le vendre tellement de fois qu’on finit par gagner plein d’argent. C’est aussi acheter un truc très cher (un réseau, par exemple) et de n’arriver à l’amortir que lorsqu’on a vendu plein plein plein, ce qui revient grosso modo au même. La spécialisation, c’est le fait de se concentrer sur une seule activité. Par exemple, moi, je me spécialise dans le gazon pas tondu. Mon jardin ressemble à une prairie qui aurait perdu ses chèvres, et je ne fais que ça (bon, je blog un peu aussi).

Et donc, on voit pas bien la proposition. Il paraît que ces deux activités ne sont pas contradictoires, on s’en serait douté, on peut très bien ne vendre qu’une seule chose (des accès ADSL par exemple) tout en comptant fermement bénéficier d’un effet d’échelle. S’en suit une affaire de corollaire, de trans-frontalité et d’investissements compétitifs. Non, franchement, je vois pas.

Quatrièmement, il faut un cadre (légal, on suppose) contraignant et qui soit le même pour toute l’Europe. Contraignant mais pas rigide hein, il faut que ce soit souple.  Ça me rappelle furieusement l’illimité pas infini et le dur un peu mou, pas vous ?

Le cinquième point est celui qui fait couler de l’encre dans la presse ces jours ci. Il s’agit d’encourager (notez bien, pas « permettre » mais « encourager ») la différenciation en matière de gestion du trafic. Suivent encore une paire de phrases bullshit sur l’innovation, la qualité, les modèles économiques, etc.

Premièrement, qui dit « encourager » et pas « permettre » sous entend que ça se fait déjà. Eh oui, et même que ce sont les « services gérés » (j’en ai déjà parlé par ici). La proposition ne précise pas à quel niveau ils entendent encourager la différenciation. S’il s’agit de réserver une partie de la ligne ADSL de l’abonné qui le souhaite pour avoir une latence mortelle pour jouer sur un serveur situé chez le FAI, c’est pas plus choquant que ce qui se fait déjà pour la télé et le téléphone, s’il s’agit de réserver une bande passante tout le temps disponible pour ceux qui paieraient du débit garanti, pourquoi pas, ça se fait bien dans le monde de l’entreprise, mais s’il s’agit de limiter volontairement le débit du peer2peer pour permettre à celui provenant de Facebook de passer plus vite, là, c’est niet.

On sent bien que ces trois là ont tout intérêt à ouvrir des négociation avec Zuck pour bouffer encore un bout d’un autre gâteau en permettant que ça coule mieux, mais il n’y a de toute façon aujourd’hui rien dans la loi qui empêche de le faire, il suffit d’établir un lien direct entre le FAI et le réseau de Facebook et de s’arranger pour que ce lien ne soit jamais saturé tout en laissant les autres pourrir dans leur coin. Free (et ils ne sont pas les seuls, c’est juste le premier exemple qui me vient en tête) le pratique déjà en laissant l’un de ses liens de transit saturer comme pas possible aux heures de pointe. Tu veux un débit correct tout le temps avec Free ? Tu passes à la caisse, tu paies un minimum de 3000 euro par mois, et tu auras ton lien direct non saturé. Accessoirement, si t’es pote avec les bonnes personnes, tu l’as bien entendu gratuitement, ton lien direct non saturé.

Sixièmement, on parle des marchés biface. C’est pas une spécialité d’internet, ça existe à plein d’autres endroits, par exemple dans la grande distribution. Un marché biface, c’est un marché dont les acteurs n’ont que des clients : ils font payer des deux côtés. Un fournisseur d’accès qui se débrouille bien fait payer ses abonnés pour accéder aux contenus d’internet puis va voir les fournisseurs de contenu en disant « faudra payer si vous voulez accéder à mes abonnés ». Funky style, non ?

Je m’étonne que cette 6e proposition ne fasse tiquer personne. Ils disent quand même en deux phrases qu’ils veulent, pour le plus grand bien de leurs clients & partenaires de réseau, encourager tout le monde à payer les FAI. Le client du FAI paie déjà son fournisseur, donc ça va pas lui changer la vie. Par contre, le fournisseur de contenu, lui, il paie déjà un vendeur de transit mais il faudrait, en plus, qu’il paie le fournisseur d’accès.

C’est le retour de notre amie la Terminaison d’Appel Data sur laquelle je me suis déjà largement épanché (voir la fin de mon commentaire sur le rapport parlementaire à propos de la neutralité du net. Ça cause aussi de marchés biface & triface juste avant pour ceux que ça intéresse !)

Rien à redire sur le septièmement, si ce n’est qu’il s’agit encore de bullshits en série. On savait déjà qu’il fallait soutenir l’innovation et l’investissement et on savait aussi que le consommateur était une pauvre petite chose sans défense qu’il convenait de protéger.

Dans le huitième point, ces messieurs enfoncent encore une porte déjà ouverte : ils n’iront pas mettre de pognon là où ça ne les intéresse pas et il faudra donc que ce soit la collectivité qui paie pour l’équipement de ces zones. Ils se paient même le luxe de réclamer des financements publics. En gros « si vous voulez du très haut débit pour les bouseux, ce sera pas avec notre pognon, par contre, on encaissera quand même quand ce sera installé ! ».  Rien de nouveau sous le soleil, j’ai qu’un pauvre 1.5Mbps à la maison. On s’y fait, à force, même dans une ville de 10000 habitants.

Le neuvième point est dans la même veine. Il faut faire sauter les risques d’investissement et réduire les coûts de génie civil et de câblage. A part en revigorant le mythe du plombier polonais, je vois pas bien comment, mais passons.

Le dixième commandement pourrait faire plaisir aux geeks. Il s’agit de promouvoir les standards ouverts et interopérables. On applaudit des deux mains et surtout on ne lit pas la suite. Bon, si, on va la lire, parce que c’est rigolo. Il est donc question de faire de l’IP avec garantie de débit, de l’IPX quoi… wait… what ? On parle bien d’IPX, le bidule qui allait avec Novell il y a 15 ans ? Il semble que oui. Alors soit Alcatel a du vieux matos à recycler, soit ils ont pété un plomb à l’approche de la fin de leurs 11 propositions. Pour ceux qui se questionnent à propos de NGN/NGA, ça veut dire « New Generation Network » et « New Generation Access ». Bullshit once again, donc.

Et la dernière proposition conforte dans l’idée qu’ils étaient vraiment à cours d’idées pour finir puisque ce n’est qu’une réécriture plus courte du point numéro 9.

En résumé, les trois multinationales milliardaires veulent donc que l’Europe :

  • réduise leurs risques d’investissements
  • les aide à payer le déploiement de la fibre là où ce n’est pas rentable dans les 6 mois
  • soit contraignante sur les marchés mais pas trop
  • ne s’offusque pas si tout le monde paie et que ce sont toujours les mêmes qui encaissent
  • considère que l’innovation, ce sont les gros qui en seront le moteur à l’avenir
  • ne fasse pas trop de cas de la neutralité du net

Tout le monde a rebondi sur ce dernier point parce que c’est vendeur de nos jours, mais franchement, c’est pas celui là qui m’a fait le plus bondir, tant la 5e proposition est floue. Le reste, par contre, est quasi sans équivoque et tend à assurer un avenir radieux aux grands groupes de tous horizons en continuant à minutieusement piétiner toute initiative nouvelle qui pourrait éventuellement apparaître.

10 Comments »

  • Jean-Louis Mounier said:

    Bonne analyse,

    d’un autre côté, faut pas s’étonner si un boucher n’encourage pas à devenir végétarien ou un pétrolier texan à rouler à bicyclette…

    Il est tout de même étrange que les politiques s’acharnent à ne demander des avis « désintéressés » qu’à des tiers qui sont totalement partie prenante dans les sujets étudiés et qui souvent profitent de rentes de situations. Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin pour prévoir que les consultés ne chercheront qu’à asseoir leurs intérêts (pour ne pas dire leurs privilèges dans certains cas), de la manière la plus caricaturale qui soit. Ce cas n’est malheureusement pas isolé…

    L’honnêteté intellectuelle semble être une valeur qui se perd…

  • Bruno (author) said:

    Sur ce coup la, je vais me faire l’avocat du diable, mais il y a une nette évolution (et plutôt positive) chez les politiques. Jusqu’à présent ils demandaient surtout aux gens qui n’avait aucune idée de ce dont on parlait. Maintenant, ils demandent aux gens qui savent mais qui ont un parti pris. Il ne manque plus qu’à ajouter ceux qui savent et ont le parti pris inverse pour rééquilibrer les choses :)

  • obinou said:

    Je ne sais pas trop de quoi ils veulent parler avec leur IPX, mais est-ce que en réalité, je pense que ce qu’ils aimeraient c’est retrouver leur cher ATM sur IP, en particulier vis-à-vis de l’interconnexion entre opérateurs:

    Aujourd’hui, il me semble, que ce soit sur des GIX ou via des liens privés (transit ou peering) le champs ToS ou DiffServ des paquets IP est scrupuleusement ignoré: DiffServ par exemple défini des classes de services , mais entre opérateurs elles ne sont ni communes, ni respectées.

    Alors qu’en ATM (et je le soupçonne, en GSM) c’était le cas.

    Etant donné le passif « téléphonie » de cet acteur du marché, je me demande si, en fait, ce qu’ils veulent avec ce point n° 10 c’est que l’Europe pousse à la standardisation, voire à l’obligation, de respecter une forme de classification de trafic, comme à l’époque de l’ATM.

    Non ? Qu’en pense-tu ?

  • Bruno (author) said:

    Ce serait un peu gros quand même que l’Europe se mette à faire ça alors que le reste du monde non. J’y crois pas. Ça doit être plus pernicieux.

  • obinou said:

    Ce serait un peu gros quand même que l’Europe se mette à faire ça alors que le reste du monde non. J’y crois pas. Ça doit être plus pernicieux

    Et pourquoi pas ?

    Le problème ne s’est jamais trop posé avant dans des termes aussi clair entre opérateurs concurrents. Or là, les opérateurs (Vivendi au moins) pensent avoir trouvé un moyen de glisser ça dans des normes européennes, face à des opérateurs de transit qui refusent obstinément depuis le début du net d’honorer la QoS sur IP…. De leur point de vue, ca vaut le coup de tenter !

    En Europe il y a de gros hébergeur et pas mal d’eyeballs. Si les opérateurs (quel qu’ils soient) se « mettaient d’accord » , contraint et forcé (oui, même abso. devra configurer ses routeurs pour donner la priorité aux paquets taggés par les FAI…), pour respecter une norme d’en-tête diffserv (par exemple, hein – je doute que les gens qui ont écrit ces 11 points connaissent les RFC…), ça m’étonnerais pas que d’autres pays regardent l’expérience avec attention.

  • Femtocell said:

    Et est-ce qu’on peut vraiment parler de rareté pour tout ce qui est « radio » ?

    Parce que, évidemment que le spectre radio est limité, mais c’est aussi (et surtout) une question de zone couverte (et donc une question de puissance aussi).

    Parce que, si on choisit le modèle « puissant/grosse zone couverte » (qui en plus, fait faire des économies), là c’est sûr qu’on manque rapidement de ressources (mais c’est pas grave, comme c’est rare, on peut vendre plus cher). Parce qu’on prend toujours l’exemple du « mobile », mais on pourrait prendre aussi le (contre-)exemple du « Wi-Fi ». Avec le Wi-Fi, on ne peut pas tellement parler de rareté, et on peut dire que ça marche très bien.

    Donc, non. Je trouve qu’on peut même pas parler de rareté pour ce qui est « radio ».

    C’est juste que certains ont fait des choix. Et ces choix ne sont pas avantageux pour l’utilisateur au final. Ce n’est donc pas une raison scientifico-technique, c’est juste une excuse pour des tarifs exorbitants.

  • Bruno (author) said:

    C’est comme tu dis, en fonction des zones.

    Et je t’assure que le soir a 18h à gare du Nord à Paris, faut pas trop tenter de faire du data, par exemple :)

    Et c’est pas une question de manque d’antenne ou de relais, y’en a des tas.

    Et pour le coup, je doute qu’il soit opportun de déployer de la femtocell partout sur les quais de la gare. Ceci dit, j’ai pas vraiment étudié le comportement des mobiles dans un environnement bourré de femto.

    A tester :)

  • Femtocell said:

    Voilà… ce que je voulais dire c’est que, pour bien faire, il faudrait que la taille des zones (ou la puissance en fait) soit inversement proportionnelle à la densité d’utilisateurs.

    C’est-à-dire, avec la téléphonie par exemple, dans les tribunes d’un stade ça devrait être du femtocell, et en plein désert ça devrait être… par satellite.

  • Bruno (author) said:

    Justement, je me questionne sur la viabilité d’un environnement bourré de femto. Si je reprend l’exemple de gare du nord, les GSM passent déjà leur temps à se balader de sous-station en sous-station (j’en ai dénombré plus d’une vingtaine rien que sur la partie découverte des 12 quais grande ligne) ce qui n’aide pas le flux de data à être stable .. mais si on met 10 femto par quai, ça va donner quoi ?

  • Femtocell said:

    C’est clair que, après dans la pratique, c’est une autre histoire. Autant, quand on rajoute un câble ou une fibre, on peut (relativement) se permettre d’ignorer les autres… que, dans le domaine « radio », ça demande une certaine organisation/coordination/etc. Comme à chaque fois qu’on partage quelque chose (ici, un médium) en commun, en fait.

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