
La nouvelle a fait le tour d’internet et les petits encarts de la presse mainstream hier. La télémédecine, c’est officiellement en route depuis le 19 octobre suite à la parution du décret 2010-1229. D’un point de vue médical, je n’ai strictement rien à raconter sur le sujet, ce n’est pas mon rayon.
Que dit le décret, en résumé ?
On trouve, sous le mot « télémédecine » plusieurs utilisations de l’outil informatique appliquées à la médecine :
- La consultation du patient, bien sûr, qui consiste à ce qu’un patient et son médecin puissent dialoguer sans nécessairement se trouver physiquement dans le même lieu
- L’expertise d’une personne éloignée, qu’un membre du corps médical peut vouloir utiliser dans le cadre de soins apportés à son propre patient. Un spécialiste lyonnais des allergies aux pollens qui viendra donner son avis sur le dossier d’un patient parisien, par exemple. Il s’agit donc de communication entre deux professionnels du corps médical.
- La téléassistance, lorsqu’un professionnel de santé requiert l’intervention, pendant un acte médical, d’un autre professionnel. Un peu comme le point n°2 mais le patient est présent auprès de l’un ou l’autre.
- La télésurveillance des patients, par exemple le suivi médical d’une personne hospitalisée à domicile.
Les 4 points en question sont censés recouvrir également la transmission des ordonnances aux patients et aux pharmacies, je suppose que c’est compris dans « l’acte de télémédecine » en lui-même.
Sur la mise en oeuvre imposée par le décret, il faut que l’ensemble du corps médical prenant part à l’acte de télémédecine soit authentifié. On note par contre que le patient n’a besoin que d’être identifié. Je vous laisse étudier la différence sémantique entre « authentification » et « identification ».
Il faut ensuite, bien entendu, que le corps médical puisse avoir accès aux données concernant le patient. Enfin, il faut que le patient ait donné son consentement libre et éclairé et qu’il soit formé à l’utilisation du dispositif de télémédecine, le cas échéant (logiciel ou matériel).
L’acte médical lui même se doit également d’être dûment annoté, identifié, daté et sauvegardé.
Enfin, on apprend que tout ceci doit encore bénéficier de programmes nationaux ou de contrats pluriannuels qui devront préciser les modalités de mise en place.
Le tout est signé François Fillon, Roselyne Bachelot, Eric Woerth et François Baroin.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
A peu près tout, mais je vais juste aborder le problème du patient lambda qui veut consulter son médecin traitant et aller chercher une boite de médoc à la pharmacie. Il faut bien que je laisse de la matière pour mes camarades blogueurs (Olivier, Paul, si vous m’entendez …)
Comment ce genre de chose peut se matérialiser exactement ? Vous allez envoyer un email à votre médecin favori :
Salut René, je suis en vacances dans le sud et les médecins ont tous l’air con. J’ai choppé une vilaine grippe, est-ce que tu peux envoyer un mail à la pharmacie Tartempion sur la croisette pour leur dire de me filer une boite d’amoxicilline et un seau de nurofen ? Bisous
Oui, sauf que non. Parce que même si ce cher René reconnait sans faillir vos expressions familières, c’est tout de même un peu léger pour prescrire quelque chose. Imaginez que vous ayez besoin d’anti-coagulants ou de calmants, voir pire ? René ne prendra probablement pas ce risque.
Alors comment faire ? Déjà, il va falloir s’assurer que la manière dont on prend contact avec le médecin est sûre. Le décret ne fait aucune mention de la sécurisation globale de l’acte de télémédecine, c’est à mon sens une grave erreur, il faut, a minima, que l’intégralité des données transmises soient chiffrées entre le dispositif chez le patient (ordinateur ou boitier indépendant) et l’ordinateur du médecin, même si ces données ne transitent pas forcément par Internet.
Pour qu’une connexion sur un réseau soit sûre, il faut :
- Que chacune des parties prenantes de la connexion ait pu authentifier de manière certaine les autres parties
- Que chaque canal de communication entre deux parties soit chiffré (de façon asymétrique, tant qu’à faire)
- Que le chiffrement/déchiffrement se fasse au plus près possible des extrémités pour éviter toute interception
En pratique, sur internet, ça veux dire quoi ? Qu’il faut que les parties se soient rencontrées au moins une fois pour échanger des clés asymétriques et valider qu’elles appartiennent bien à qui de droit. Ça risque d’être un peu difficile à réaliser, sans même penser aux millions d’heures de formation qu’il faudra effectuer pour que les gens utilisent correctement l’outil en question. Ou alors, les vendeurs de lecteurs de carte à puce et de logiciels « sécurisés » en réalité bourrés de trous vont s’en mettre plein les poches.
La solution alternative, c’est de faire fonctionner tout ça avec un joli site central. Faut assumer d’être au pays du minitel hein.
Donc, il faudra probablement que les professionnels de santé renvoient un contrat accompagné de monnaie sonnante et trébuchante à une boite lambda qui, en retour, leur enverra probablement une erreur de la nature du type lecteur de carte à puce. Du coté des patients, il s’agira probablement d’un simple code à 6 chiffres envoyé par courrier permettant, avec son numéro de sécu et son nom, de se connecter au site qui sera donc le tiers de confiance auquel les gens raconteront tous leurs petits tracas, du problème digestif à la schizophrénie en passant par le cancer ou le SIDA.
Et vous savez quoi ? Cette formidable solution règle du même coup le problème du stockage du fichier médical du patient puisqu’on a un beau serveur où tout le monde se connecte pour le garder au chaud. Finis les incendies ravageurs et destructeurs de petites fiches en carton, plus de problème quand René est malade, Albert a directement accès à mon dossier et ne doit pas se creuser la tête pour comprendre comment René range ses fiches, etc.
Conclusion
Plutôt que de passer le temps nécessaire à (in)former les gens, à réfléchir à des outils permettant de faire évoluer le système actuel (où chacun va voir son petit médecin à lui) vers une communication 100% sécurisée sur le réseau sans rien changer d’autre que le canal de communication, nous voilà avec une usine à gaz qui va enfanter d’un gros bébé bureaucratique bien cher, bien privé, bien inefficace et bien dangereux.
Quand demain, lors d’un audit, on s’apercevra que les routines de vérification d’identité des médecins dans le progiciel bidule pondu par une SSII quelconque sont inopérantes et qu’on se demandera pourquoi Mr Dushmoll s’est fait prescrire (et a emmené) 400 boites de méthadone en 2 jours dans une centaine de pharmacies différentes … on aura l’air fin.
Et je ne vous parle pas des failles sur le serveur qui embarquera les données médicales de milliers de gens, des vols de cookie de session par les entrepreneurs indélicats qui veulent savoir quelle maladie a tel salarié, etc.
Amis médecins, la télémédecine, comme le reste sur internet, si vous voulez en faire, faites-la vous-même, ça vaudra mieux. Si vous voulez en parler, j’échange bien volontiers une heure de papotage contre un déjeuner.
Et pour les futurs télé-patients, souvenez-vous, il est vivement déconseillé de tenter d’enfoncer sa webcam au fond de sa gorge pour montrer ses amygdales à son médecin.
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