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Les maladies et les symptômes

22 juillet 2011 692 vues 5 commentaires
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[En trollant avec une bande d'activistes l'autre soir, j'ai réussi à mettre des mots un peu brouillons sur quelques idées]


Crédit photo : Thomas

Imaginez la scène. Nous avons des artistes. Illuminés notoires, ils ne vivent pas dans le même monde que le reste de l’humanité. Et c’est tant mieux, puisque grâce à ça, ils nous font rêver (j’ai pas trouvé de meilleur terme pour résumer). A l’extrême opposé, il y a vous et moi. L’écrasante majorité de population qui ne produit que peu ou pas d’art (au sens ou on l’entend aujourd’hui dans le cadre culturel hein, parce qu’autrement, on a tous nos petits talents dont beaucoup peuvent être considérés comme artistiques).

On note tout de même une translation de plus en plus marquée, les gens s’appropriant les outils permettant de diffuser leurs créations « perso » au plus grand nombre, mais le sujet n’est pas la.

Entre ces deux extrêmes, il y a tout une ribambelle d’acteurs, qui n’entrent pas nécessairement en jeu, mais on les croise quand même beaucoup :

  • Ceux qui aident les artistes à rendre leur art accessible (pour un chanteur ce sera par exemple le preneur de son, pour un écrivain ce sera la personne qui fera la relecture et les critiques pendant la rédaction…)
  • Ceux qui sont fort critiqués de nos jours et dont le métier consiste à détecter ce qui va marcher parmi la masse de création permanente. On dit vulgairement « majors ». Notez qu’ils ont également un rôle se rapprochant du premier point puisqu’ils travaillent avec leurs poulains en amont et pendant la création pour les faire rentrer dans un moule prédéfini qui plaît au plus grand nombre presque à coup sûr.
  • Une troisième race d’intermédiaire très critiqués sont les distributeurs. Dans l’ancien monde de la musique pressée sur CD, ils accaparaient la moitié du prix de vente. Maintenant qu’ils ne sont plus indispensables, ils redoublent d’effort pour conserver leur place. Toujours est-il qu’à prix de vente égal, il serait possible de multiplier le revenu des artistes par 5 sans trop de problèmes.
  • La dernière race très critiquée, ce sont les collectifs d’artistes chargés de faire respecter les droits et de collecter l’argent du droit d’auteur & droits voisins. SACEM, SCPP, etc. Il y en a des tas et il semble que leur efficacité soit plus que mauvaise, tant la vitesse de traitement est lente et le rendement peu élevé. En même temps, quand on paie le président de cet organe purement fonctionnel quelque chose comme un demi million d’euro par ans, c’est pas franchement étonnant.
  • Et puis il y a tous les métiers connexes, de l’animateur radio qui passe un disque au conducteur de car qui transporte un groupe pendant sa tournée. Et j’en oublie sûrement.

Autour de tout ce petit écosystème, il y a le législateur qui fait ce qu’il peut, coincé d’un côté par les lobbyistes payés par les trois intermédiaires principaux décrits ci-dessus et de l’autre les lobbyistes payés (ou pas) par la population pour essayer de faire respecter un minimum ses droits.

Originellement pour faire plaisir aux 3 « critiqués », vu que c’est eux qui ont le pognon dans l’histoire, le législateur a pondu hadopi. Espèce de monstre légal, la chose a été tranchée à vif à de multiples reprises et il ne reste qu’un bout de monstre juridiquement fort complexe qui peine à avancer (18 millions de saisines pour 10 personnes convoquées, bonjour l’efficacité, on se croirait à la SACEM, question rendement dites donc !).

Depuis le temps que je traîne là bas, je commence à avoir une lecture un peu différente sur le pourquoi du comment le monstre est aussi lent. Certain l’ont lu comme de l’électoralisme basique ou bien de la pommade pour se faire bien voir, reste que la haute autorité a balancé dernièrement deux grandes claques dans la gueule des ayants droits. La première en coupant nos amis de chez TMG, et la seconde en renvoyant la SCPPet leurs envies de créer des softs dans leurs pénates.

D’ailleurs, la SACEM et consorts ont l’air de trouver qu’hadopi ambiance « serial cutter » ce serait tout de même mieux, mais finalement, les gens qui sont dedans ne semblent pas l’entendre de cette oreille et ont l’air d’avoir pris le mot pédagogie au pied de la lettre. Bon en même temps, quand je dis ça, vous êtes obligés de me croire sur parole comme moi je tente de les croire eux.

Pas facile à avaler hein ? Je sais. Mais entre ce que voulaient les ayants droits, ce que voulait le législateur et ce que veulent les gens chargés, in finé, de faire appliquer la loi, on est peut-être pas à l’abri d’un coup de bol, la loi étant en plus loin d’être un bidule binaire. L’avenir nous dira si les graduations se feront amputer avant que quelqu’un arrive en haut de l’échelle et se fasse amputer du net ou pas. Mais là n’est pas le sujet non plus.

Je vous parlais de maladies et de symptômes dans le titre. Vous vous en doutez, hadopi n’est absolument pas la maladie, c’est le symptôme.

Et quand on est malade, il y a deux grands cas :

  • C’est viral, dans ce cas là, vous prenez du paracétamol ou tout un tas d’autres saloperies pour limiter les symptômes et vous attendez que le virus passe son chemin de lui-même.
  • C’est bactérien, dans ce cas là, en plus de ce qui permet de limiter les symptômes, vous prenez également des antibiotiques pour traiter la bactérie.

Alors, avons-nous affaire à un virus qui se multiplie et qui va passer son chemin ou à une bactérie parasite qui va rester là tant qu’on ne la colle pas dehors de force ? En d’autres termes, doit-on se borner à prendre du doliprane pour faire passer hadopi ou bien faut-il aller un peu plus loin ?

Poursuivons l’analogie pharmaceutique si vous le voulez bien. Une fois que vous avez pris votre dose contre le mal de tête, si c’est bactérien et que la bestiole est coriace, il y a fort à parier que vous allez jouer longtemps à ce petit jeu et que vous allez progressivement passer du doliprane à l’efferalgan puis à l’ibuprofène pour finir à la codéine sans avoir changé quoi que ce soit au problème.

Eh ben avec le bidule gradué, c’est la même chose. C’est très bien de le bourrer d’antidouleur dans le but de le faire disparaître, il ne faut sûrement pas s’arrêter de le faire, mais il reviendra sous d’autres formes tant qu’on n’aura pas traité le problème à la racine.

La racine du problème, c’est quoi ? Ce ne sont pas ces pauvres gens qui bossent chez les majors, les distributeurs ou les groupements d’ayants droits, non. Ce ne sont même pas les patrons de ces choses là (encore que, pour certains, on est en droit de se poser la question). Ce sont encore moins les artistes eux-mêmes (encore que si un changement devait arriver, ce serait probablement à eux d’amorcer la pompe). Peut-on en vouloir aux gens d’écouter « de la merde » ? Non, franchement pas, les goûts et les couleurs ne se discutent pas sur ce terrain. J’écoute de la merde si je veux.

Certains disent que le problème vient des lobbyistes. Et évidemment, c’est le lobbyistes qui critique celui d’en face. Et il a pas tort : celui d’en face saurait s’écouter parler et écouter son camarade, on n’en serait pas là. Mais tout ça sent un peu trop la division par zéro à mon goût, et puis si on pouvait civiliser les lobbyistes, ça se saurait.

Non, le vrai problème, c’est que les usages et la technologie pédalent à 200 km/h pendant que les artistes et les industries tournent encore à la vapeur, voir à l’huile de coude.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas un tas d’empaffés à abattre dans ces mondes hein, y’en a, comme partout, mais juste ils ne sont pas la majorité. Et si une minorité de ceux la pourrissent la vie de tous les autres en les faisant passer pour des salopards aux yeux de tous, y’a un moment, faudra trier et repêcher ce qui doit l’être.

Repêcher pour garder le bon. Voilà une solution pas radicale donc pas électoraliste mais qui a le mérite de ne pas balancer le bébé avec l’eau du bain. C’est d’ailleurs la solution que j’esquisse lorsque certains me disent « mais toi, chez hadopi, tu vas avoir l’air con quand y’aura plus d’hadopi, non ? ». J’espère bien qu’il n’y aura plus de bidule gradué mais qu’on pourra continuer, voir terminer, le boulot commencé. Et comme le souligne Patrick Bloche dans les lignes du nouvel obs, pas besoin de 13 millions d’euro pour faire tourner un thinktank.

D’ailleurs, plutôt que de réinventer la roue, si on en profitait pour fédérer tous ceux qui, de longue date, réfléchissent sur ces sujets ? C’est le but actuel des labs. Le but du jeu serait d’arriver à un consensus mou comme on sait si bien le faire chez les geeks. Par exemple : « Bon, ok, seeder tout le catalogue Universal c’est pas bien malin, on va arrêter, mais par contre, arrêtez, en échange, de faire chier le pauvre internaute qui partage 40 MP3 et 12 films ».

Je sais, ça à l’air simpliste comme ça, mais c’est l’idée. Je sais aussi que ça fait grincer beaucoup de dents qu’on puisse ne pas être « anti-hadopi » primaire, mais eh, vous êtes d’accord que 13 millions d’euro pour ça, c’est du gâchis, hein … Et vous voudriez tout balancer ? Vous voulez même pas en garder un bout, histoire de dire que ça aura pas été 100% gâché ?

Et puis, à l’exact opposé des solutions de type bidule gradué, de l’autre coté du consensus mou, on a la licence globale. Evolution prévisible qui n’est finalement, telle qu’envisagée par certains candidats théoriques à la présidentielle, qu’un remake de la taxe pour la copie privée. C’est ceux qui en parlent le moins qui en baffrent le plus. Et ils ont raison, mieux vaut ne pas trop en parler, on risquerai de creuser le sujet et de se rendre compte, en plus de tous les arguments habituels, que :

  • Tous ces braves gens nous gonflent depuis des mois sur le thème « ouuhh le vilain partage qui fait perdre de l’argent », ils nous l’ont déjà sorti pour la copie privée, à l’époque, le vilain pirate avait 8 ans et échangeait des cassettes pendant la récré. Ils ont obtenu une taxe en échange d’un droit pour nous, le droit pour une personne de copier pour son usage personnel. Nouvelles techno, usages amplifiés, nouvelle taxe en vue. Ne croyez pas que ça réglera le problème, ça ne fera que le repousser.
  • On critique la SACEM mais on milite pour qu’elle ait encore plus de budget pour encore plus emmancher le monde. 900 millions d’euro annuels en plus d’après MagicMartine qui compte bizarrement puisque 2*25*12 ça fait au mieux 600 et qu’il convient de retirer a ce chiffre l’ensemble des abonnements d’entreprises ce qui doit, en gros, nous ramener entre 450 et 500. Certains parlent d’annihiler toutes ces sociétés de gestion de droit pour mettre en place un régime plus efficace. Fort bonne idée, mais je doute de la faisabilité, en tout cas dans l’immédiat.
  • Certains râlent que des services situés à l’étrangers déversent en France, via internet, tout un tas de fichiers « contrefaits » mais on ne se pose absolument pas la question de savoir ce que penseront les autres pays d’une France qui deviendrait un réservoir à MP3 et à DivX légalisés par la licence globale et contre lequel, à part faire pareil ou filtrer comme des porcs, personne ne pourra rien. Et ma main à couper que beaucoup préféreront filtrer.

En bref, la licence globale, c’est un peu comme le bidule gradué, de ce que j’en ai lu jusqu’ici, c’est « très peu pour moi », mais je m’y intéresserai de près si jamais elle débarquait. Le seul avantage que j’y verrais, ce serait un formidable retour en force du business des VPN, tous les internautes habitants des pays munis de bidules gradués viendraient acheter de quoi faire du peer2peer tranquille chez nous. Gros business national, le VPN, en France ! A se demander d’ailleurs s’il ne faudrait pas assujettir les-dits VPN à la licence globale, tiens.

Comme disait l’autre soir l’un des trolleurs invétérés, c’est un choix de société, ce en quoi je suis 100% d’accord, juste, je me demande si la société est assez éclairée, aujourd’hui, pour pouvoir faire ce choix sereinement. Avec les dissonances visibles entre les gens qui baignent dans le sujet depuis longtemps, je n’en suis pas certain.

« T’es bien gentil avec ta prise de défense de la haute autorité et ton cassage de sucre sur le bidule gradué et licence globale .. mais tu propose quelle solution alors ? » Ben y’en a pas vraiment, ma pauvre Lucette, de solution. Enfin, il n’y a pas UNE solution magique, il y a un tas de choses qui vont doucement évoluer pour parvenir à ce que, comme souvent, le truc qui aujourd’hui fait beaucoup de vagues en fasse de moins en moins. Le fond de la question se résume plutôt à savoir combien de temps vont durer les vagues et à qui elle vont faire boire la tasse.

Je file de ce pas acheter une bouée-canard ! Bloup Bloup !

Crédit photo : Jérémie Janisson

5 Comments »

  • ®om said:

    Ben y’en a pas vraiment, ma pauvre Lucette, de solution.

    La piste la plus prometteuse d’après moi est le revenu de base. J’explique pourquoi ici :
    L’abondance contre l’économie

    Et d’autres arrivent à la même conclusion :
    Il faut rejeter la licence globale
    Rémunération des artistes : un problème ? Quel problème ?
    Le droit de vivre

    Je pense que ce sujet devrait au moins faire partie du débat.

  • Adrix12 said:

    Très bon article !

    J’ai une erreur à signaler pour le lien : renvoyant la SCPP l’adresse est collée trois fois de suite ça donne ça : http://www.hadopi.fr/download/sites/default/files/page/pdf/CP-Hadopi-060711.pdfhttp://www.hadopi.fr/download/sites/default/files/page/pdf/CP-Hadopi-060711.pdfhttp://www.hadopi.fr/download/sites/default/files/page/pdf/CP-Hadopi-060711.pdf

  • lavertus said:

    Oui … Mais non.

    « hadopi n’est absolument pas la maladie, c’est le symptôme »

    Oui dans le sens où, HADOPI n’est pas une cause, mais une conséquence.
    Mais non dans le sens où la maladie n’est pas avérée.

    Il y a juste un fait que tu résumes par : « Non, le vrai problème, c’est que les usages et la technologie pédalent à 200 km/h pendant que les artistes et les industries tournent encore à la vapeur, voir à l’huile de coude. »

    Peut-on dire que c’est une maladie ? Quelle est-elle sinon pour continuer cette analogie ?

  • Bruno (author) said:

    Ah, pas con :)

    La maladie, dans ma tête, c’est la chose qui ne permet pas aux « artistes et industries » de passer la seconde.

    Par contre, je ne saurais la définir plus précisément … du moins pour l’instant. J’y travaille :)

  • Matt said:

    Va falloir appeler Dr House pour avoir la solution. Avec un peu de vicodine il fait des miracles ce gars-la…
    Il va nous dire que c’est une jenprofiite aigüe des majors, aggravée par une tantquejaidespoteaugouvernementjemegave.
    Et j’ai bien peur que ce soit incurable cette connerie la…

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